Les Institutions
Organisations, associations et structures qui ont aidé les déportés, préservé la mémoire et construit la justice.
Un réseau de solidarité et de mémoire
Au retour des camps, les survivants ne trouvent pas seulement un pays dévasté par la guerre. Ils découvrent une société qui peine à les accueillir, à les comprendre, à les écouter.
Face à cette indifférence, des institutions se créent. Certaines naissent dès la clandestinité, d'autres à la Libération. Associations de déportés, organisations juives, ministères dédiés, tribunaux internationaux : un réseau se tisse pour aider, témoigner, juger, et préserver la mémoire.
Ces institutions jouent un rôle crucial dans la reconstruction des vies brisées et dans la transmission de l'histoire. Sans elles, la mémoire de la Shoah et de la déportation aurait pu s'effacer.
Chronologie de création
De la clandestinité en 1943 aux fondations actuelles : quatre-vingts ans d'engagement.
Isaac Schneersohn crée le Centre de Documentation Juive Contemporaine à Grenoble, en pleine clandestinité, pour documenter la persécution des Juifs en cours.
Création du ministère des Prisonniers, Déportés et Réfugiés, confié au grand résistant Henry Frenay, d'abord à Alger puis à Paris.
Dès les premiers jours du retour, les survivants créent des associations : ADIR, FNDIRP, Amicale d'Auschwitz, AADJF. Solidarité et représentation.
Institution du Tribunal militaire international par la Charte de Londres (8 août 1945). Ouverture du procès le 20 novembre 1945.
Création du Musée d'État d'Auschwitz en Pologne. Les survivants jouent un rôle dans sa création pour préserver la mémoire du lieu.
Inauguration à Paris, à l'initiative d'Isaac Schneersohn. Premier lieu de mémoire dédié spécifiquement à la Shoah en France.
Fusion du CDJC et du Mémorial du Martyr Juif Inconnu. Naissance du Mémorial de la Shoah, institution centrale de la mémoire en France.
Institutions juives
Organisations créées pour aider les rescapés juifs, documenter les crimes et reconstruire la vie juive en France.
Centre de Documentation Juive Contemporaine (CDJC)
Créé à Grenoble en pleine clandestinité par Isaac Schneersohn, le CDJC a pour mission de documenter la persécution des Juifs en cours. Des commissions couvrent tous les aspects : législation, déportation, spoliations. À la Libération, il devient officiel et publie la revue Le Monde Juif (1946).
Les informations collectées depuis 1943 servent à juger les dignitaires nazis à Nuremberg et Klaus Barbie en 1987. Le CDJC devient le Centre de documentation du Mémorial de la Shoah en 2005.
Associations de secours juives
Face à la situation spécifique des rescapés juifs (familles décimées, spoliations, exclusion des aides d'État), des associations juives jouent un rôle central. Elles agissent dans plusieurs domaines : obtention d'aides publiques, assistance mutuelle (vestiaire, dispensaire, cantine), aide à la reprise des études et du travail.
Union des sociétés juives de France (Farband) : tendance communiste/progressiste. Reconstruction de la vie culturelle yiddish (bibliothèques, chorales). Fédération des associations juives de France : tendance sioniste.
AADJF - Association des Anciens Déportés Juifs de France
Créée dès 1945 par des survivants juifs, dont certains avaient été arrêtés en tant que résistants. L'AADJF représente la voix des survivants juifs et constitue une structure de solidarité essentielle.
Associations de déportés
Solidarité entre rescapés, défense des droits, préservation de la mémoire collective.
ADIR - Association des Déportées et Internées de la Résistance
Association regroupant les femmes déportées pour faits de résistance. Publication du bulletin mensuel Voix et Visages à partir de juin 1946. Geneviève de Gaulle signe l'éditorial du premier numéro : "Le retour".
L'ADIR joue un rôle majeur dans la collecte de témoignages et l'organisation de la solidarité entre déportées. Germaine Tillion et Geneviève de Gaulle en sont des figures emblématiques.
FNDIRP - Fédération Nationale des Déportés et Internés, Résistants et Patriotes
Grande fédération rassemblant les déportés résistants. Conservation d'archives essentielles (comme le dossier de Thérèse Lévy-Caen). Rôle majeur dans la défense des droits des déportés et la transmission de l'histoire.
Amicale d'Auschwitz et des camps de Haute Silésie
Association créée dès 1945 par les survivants d'Auschwitz-Birkenau. Regroupement des rescapés du camp devenu symbole de la Shoah. Solidarité spécifique autour de l'expérience commune.
Fusionnera plus tard avec l'Union des Déportés d'Auschwitz (UDA), qui organise notamment des voyages à Auschwitz pour les lauréats du CNRD.
Ceux qui ont disparu à tout jamais n'existent plus que par nous et dans la pieuse fidélité de notre mémoire ; si nous perdions leur souvenir, ils n'existeraient plus du tout.
— Vladimir Jankélévitch, 1969
Institutions gouvernementales
Structures étatiques créées pour organiser le retour et l'accueil des déportés.
Ministère des Prisonniers, Déportés et Réfugiés (PDR)
Créé à Alger puis transféré à Paris, le ministère des PDR est confié à Henry Frenay, grand résistant. Son service de recherche, dirigé par Olga Wormser-Migot en 1944-45, tente de retrouver les déportés et prend progressivement conscience de l'ampleur de la destruction des Juifs d'Europe.
Le ministère fait face à une tâche immense : environ 80 000 déportés pour faits de résistance, 76 000 Juifs déportés. L'Hôtel Lutetia devient le lieu symbolique du retour, où les familles attendent, espèrent, et souvent pleurent.
Ministère des Anciens Combattants
Gestion des pensions, des statuts (création de la catégorie "déportés résistants" en 1948), services d'identification et d'exhumation. Rôle crucial mais aussi controversé dans la hiérarchisation des victimes.
Organisations internationales
Instances créées pour juger les crimes et établir un droit international.
Tribunal Militaire International (Nuremberg)
Institué par la Charte de Londres du 8 août 1945, le TMI est créé par les gouvernements alliés pour juger les principaux responsables nazis. 24 accusés, 3 chefs d'accusation dont le nouveau "crime contre l'humanité".
Ouverture du procès le 20 novembre 1945. Verdict le 1er octobre 1946 : 12 condamnations à mort, 7 peines de prison, 3 acquittements. Malgré ses limites, Nuremberg pose les bases d'une justice universelle.
Organisation des Nations Unies (ONU)
L'ONU joue un rôle central dans la définition du nouveau droit international. Résolution du 13 février 1946 précisant la notion de crime contre l'humanité. Adoption de deux textes fondateurs en 1948.
Ces deux textes sont une réponse directe à la Shoah et aux crimes nazis. Ils posent les fondations d'un ordre juridique international visant à prévenir les crimes contre l'humanité.
Croix-Rouge Internationale
Rôle dans la recherche des disparus après la guerre. Visite controversée du camp-ghetto de Theresienstadt pendant la guerre, utilisée par les nazis comme vitrine de propagande.
L'héritage aujourd'hui
Fondations et institutions contemporaines qui perpétuent la mémoire et la recherche.
Mémorial de la Shoah
Né de la fusion du CDJC et du Mémorial du Martyr Juif Inconnu (inauguré en 1956 par Isaac Schneersohn). Le Mémorial de la Shoah est aujourd'hui l'institution centrale de la mémoire de la Shoah en France.
Fondation pour la Mémoire de la Shoah
Soutien à la recherche, à la pédagogie, à la transmission. Co-coordinatrice de la brochure CNRD 2025-2026. Financement de projets mémoriels, éducatifs et de recherche.
Fondation pour la Mémoire de la Déportation
Créée par les grandes associations de déportés. Soutien à l'enseignement de l'histoire de la déportation. Co-coordinatrice de la brochure CNRD 2025-2026.
Un réseau vivant
Ces institutions, nées dans l'urgence du retour ou créées au fil des décennies, forment un réseau vivant de solidarité, de mémoire et de transmission. Sans elles, l'histoire de la Shoah et de la déportation n'aurait pu être documentée, préservée, enseignée.
Aujourd'hui encore, elles œuvrent pour que la mémoire ne s'efface pas, pour que les témoignages continuent d'être entendus, pour que l'histoire serve de leçon aux générations futures.
Retour à l'accueilSources : Mémorial de la Shoah, Fondation pour la Mémoire de la Déportation, Archives nationales